Les attaques de requins... et les attaques d'humains



S'il y'a bien une statistique à retenir à propos des requins, c'est celle-ci : Chaque année, environ 5 humains meurent par la faute des requins. Et chaque année aussi, 100 millions de requins meurent par la faute des humains...

Comme nous l'avons déjà vu auparavant, l'imaginaire collectif surestime grandement la dangerosité des requins, puisque la probabilité est par exemple 273 fois plus élevée de mourir d'un coup de soleil  à la plage que d'une attaque de requin. En fait, s'il y'a bien une statistique à retenir, c'est celle selon laquelle chaque année, pour chaque mort humain, il y'a 20 millions de requins tués, pour des raisons alimentaires douteuses, à cause la surpêche, par contrôle de la population (entendez par là, pour la sauvegarde du tourisme et la tranquillité des vacanciers) ou encore pour le simple ornement que constituent les dents et les mâchoires. Près de 7% des populations de requins disparaissent chaque année, et certaines espèces, comme le requin marteau, ont perdu 99% de leur population dans les dernières décennies...

Choux gras et petite monnaie

credits photos. 1 : Alex Hofford
C'est la dure conclusion d'une étude scientifique (Global catches, exploitation rates, and rebuilding options for sharks, Worm et al)[1] publiée en 2013 dans la revue Marine Policy : chaque année, la pêche aux requins et les prises "collatérales" entraînent une mortalité chez cet animal dont la réputation a été déjà durement touchée par le cinéma et les médias. S'il est en fait relativement rare qu'une attaque de requin occasionne un décès, les blessures ou les grosses frayeurs font tout autant les choux gras de la presse, qu'elle soit par ailleurs qualifiée de presse à sensation ou de presse "sérieuse" d'information. Il est d'ailleurs possible que ce soit la rareté des attaques qui amènent les médias à se pencher sur la moindre confusion, le moindre danger, fut-il réel ou imaginaire, dès qu'il s'agit de requins (Ah, ces requins, qu'est-ce qu'ils font vendre!), quand dans le même temps, des accidents plus bêtes mais beaucoup plus nombreux, font davantage de victimes (en premier lieu, les accidents domestiques, les plus courants, mais également les accidents de vélos, de téléphone portable au volant, et plus encore, d'alcool ou de vitesse).

Tout comme en ce qui concerne les avions, dont les statistiques de sûreté crèvent le plafond, cette redondance de la part des médias encourage le tout-venant à s'imaginer que les requins sont affreux, sales et méchants, selon le principe bien connu qu'est le biais de représentativité : on a tendance a surestimer naturellement la probabilité d'une hypothèse si l'on a en mémoire de nombreux exemples personnels (donc, des exemples concrets véhiculés par les médias, même s'ils sont rares), plutôt que la probabilité d'une hypothèse statistique. Les chiffres abstraits ne valent pas grand chose face aux photos et reportages choc. Et puis le cinéma squalophobe n'a peut être pas vraiment aidé non plus.

Mais en fait, la majorité des requins sont inoffensifs pour l'homme, à la même hauteur que le sont les félins : d'accord, il y'a des tigres et des lions, ils peuvent être dangereux (mais généralement évitent soigneusement l'espèce humaine, certainement considérée par nos amis les bêtes, comme la plus dangereuse de toutes), mais bon, les félins sont en majorité des chats... Mignons et pas dangereux pour un sou.

2 poids, 2 mesures


Et c'est ainsi qu'on se scandalise et qu'on s'émeut pour une morsure ou un aileron qui dépasserait de la surface de l'eau des vacances, certains allant dès le premier doute jusqu'à évoquer la nécessité d'un "contrôle de la population" des requins. Ce type d'euphémisme n'est pas étranger à l'histoire humaine, si l'on se réfère aux grandes horreurs du siècle dernier*. Mais il y'a bien deux poids, deux mesures en ce qui concerne les requins : nombre d'entre eux, principalement des requins pélagiques, sont très recherchés (principalement au Japon et dans le sud-est asiatique, Chine et Thaïlande, notamment) pour leurs ailerons (jusqu'à 700$ l'aileron), l'huile de leur foie (15 à 20$ le kilo), ou simplement leurs dents et leur mâchoires. La pèche industrielle de requins est évaluée à entre 23 et 73 millions de spécimens par an.


A ces chiffres, l'équipe du Dr Boris Worm, à l'origine de l'étude citée précédemment, ajoute une estimation des pêches sauvages (le shark finning, notamment, consistant à couper les ailerons, la nageoire caudale, et rejeter le requin dans la mer) et des prises "collatérales" due à l'exploitation d'autres poissons. Les estimations calculées, pour les années 2000 à 2010, varient entre 63 et 273 millions de requins par an. Pour certaines espèces, cela correspond environ à 7% de la population de requin, tuée chaque année. Il est bien évident que cela ne peut pas durer, puisque le taux de renouvellement est très inférieur à ce pourcentage. 97 millions de requins étaient encore tués en 2010.


Worm B, Davis B, Kettermer L, Ward-Paige CA, Chapman D, Heithaus MR, Kessel ST, Gruber SH (2013) Global catches, exploitation rates, and rebuilding options for sharks. Marine Policy 40: 194–204.

* Franchement, j'ai vu de mes propres yeux un hôtelier de Réunion expliquer à la journaliste qui l'interviewait : "Ils lui ont mordu la jambe, il aurait pu mourir. Le gouvernement doit prendre ses responsabilités, il faut exterminer ces requins". Et il était sacrément remonté, pour un morceau de peau de jambe d'un surfeur. Alors déjà, c'est toujours le gouvernement qui doit prendre ses responsabilités. C'est jamais le pékin moyen qui doit se creuser un peu la cervelle pour vivre adéquatement avec son environnement, quitte à sacrifier une très modeste partie de son confort. De nos jours, le "gouvernement qui doit prendre ses responsabilités", c'est devenu la décharge de tous ceux qui n'ont pas envie de se fatiguer à réfléchir ou faire des efforts. Et puis, cela n'engage que moi, mais il se peut que dès qu'on a un commerce près de la côte, on a tendance à se mettre très facilement à écouter du Wagner au moindre risque qu'il puisse y'avoir une petite chance d'une faible probabilité que peut-être éventuellement, un nuage passe au dessus des touristes. Je n'interviens pas souvent personnellement dans les articles, mais pour celui-ci, je vous accorde - et je suppose que vous l'aurez déjà compris en le lisant - qu'il y'a dans mon esprit et sur le sujet traité, un léger parti pris contre l'espèce humaine.



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